Décembristes
L’histoire d’Irkoutsk, comme d’ailleurs celle de la Sibérie tout entière, est étroitement liée aux Décembristes, révolutionnaires russes issus de la noblesse, qui, le 14 décembre 1825, avaient soulevé à Saint-Petersbourg une insurrection contre l’autocratie tsariste et le servage. La repression était cruelle. La Cours Suprême a rendu une sentence de mort à 5 des insurgés, 124 autres ont été condamnés à la déportation et aux travaux forcés.
Il n’y avait pas d’ordres directs du gouvernement quant à l’endroit d’installation des Décembristes, alors le gouverneur d’Irkoutsk Gorlov a reparti les arrivés dans les usines les plus proches de la ville. Néanmoins, la police trouva que ces désignations s’opposaient à la volonté de Nicolas I, alors une ordonnance du Tsar a indiqué de placer les condamnés dans les mines du bagne de Nerchinsk. Les Décembristes sont tout de suite déportés d’Irkoutsk vers l’autre côte du Baïkal, encore à 1500km.
En 1832-1836, à la fin des travaux forcés, les Décembristes exilés s’installent dans différents coins de la Sibérie. Une grande partie s’est retrouvée à Irkoutsk et dans la province d’Irkoutsk. Les Décembristes ne pouvaient pas apparaître dans les églises communes, dans les grandes réunions, fréquenter la haute société. On a construit pour eux une petite église en bois sur la périphérie d’Irkoutsk d’autrefois. Là-bas, à l’endroit ou cette église avait été construite, se trouve maintenant la place des Décembristes.
Ils ont passé plus de trente ans en Sibérie, d’abord en bagne, dans les prisons, puis en éxil au fin fond de ce rude endroit, à l’époque. Ils ont formé à la longue une colonie assez importante dans les villages environnant Irkoutsk. Vers la fin de leur exil, il était permis à certaines familles de Décembristes de s’établir dans la ville.
Il va de soi que la vie en Sibérie de ces révolutionnaires, hommes de grande culture, qui, pour la première fois dans l’histoire russe, avaient soulevé une insurrection armée contre l’autocratie tsariste et le servage, a influencé grandement le sort de la Sibérie. Ils propageaient la culture dans les coins les plus reculés de la Sibérie, fondaient des écoles pour les enfants de paysans, aussi bien pour les filles que pour les garçons, influençaient favorablement l’activité économique, l’agriculture, la science et beaucoup d’autres aspects de la vie de cette lointaine contrée russe.
Le nom d’un des Décembristes les plus connus, Sergei Grigorievitch Volkonski a été attribué à une ruelle, où il a construit sa maison, au numéro 10. Ici, de 1844 à 1856, Sergei Grigorievitch a vecu avec sa femme Maria Nikolaevna, chantée par Pouchkine et Nekrassov, et avec leurs enfants. Autrefois, la maison était entourée d’un jardin splendide. Son maître était un grand amateur et connaîsseur de jardinage.
Pendant son temps de bagne Volkonski a d’bord été placé dans la forteresse de Petropavlovsk, puis il transféré à Chita. Après les années d’exil, on a permis aux Volkonski de démenager au village d’Ourik, près d’Irkoutsk, où Volkonski a demeuré 8 ans.
Une des causes du départ de la famille à Irkoutsk a été son désir de donner une formation à son fils. Maria Nikolaevna a demandé de placer son fils au gymnase. Le fils du Décembriste Mickaïl Volkonski a terminé le gymnase avec la médaille d’or, mais on a cépendant écrit dans son certificat: “fils d’un criminel d’Etat”. Un document horrible! On a refusé au fils du Décembriste de continuer ses études. Néanmoins, le Général-Gouverneur de la Sibérie Orientale a pris le jeune Volkonski dans son service. Une carrière brillante en ces temps-là.
Au 19 siècle, la maison de Volkonski était connu dans tout Irkoutsk. Des salons littéraires, des spectacles, des concerts ont été organisés ici, toute la haute société fréquentait la maison. La princesse Volkonskaya, charmante et intelligente, y etait l’ame de la société. La jeunesse visitait également cette maison, on y faisait des soirées de danse.
En 1856, Volkonski est retourné avec sa famille en Russie européenne.
Non loin de la maison de Volkonski, il y a un autre ancien hôtel. Serguei Petrovitch Troubetskoï, le collonel du régiment Préobragensky, un membre notable de l’Association Septentrionale des Décembristes, y a habité. Après la débacle sur la place du Sénat, Troubetskoï a été condamné à la peine capitale, qui a été commuée par la déportation en Sibérie et des travaux forcés. Après une longue incarceration, le gouvernement a permis à Troubetskoï de s’installer dans le village d’Oek, et ensuite à Irkoutsk.
La princesse Ekatérina Troubetskaïa (1800-1854), femme de Sergueï Troubetskoï, a écrit à propos des autres femmes des Décembristes : « Elles sont la gloire et la beauté. Heureux les hommes qu’elles ont aimés ! Abnégation, courage et tendresse, que leurs noms soient immortels ! » Cet impossible voyage de plus de 5 000 km représentait une aventure incroyable. Devenues femmes de bagnards, elles perdaient leurs privilèges nobiliaires; leurs droits de se déplacer, de correspondre, de disposer de leurs biens étaient réduits. Selon « l’acte de renoncement » qu’elles devaient signer, elles n’étaient autorisées à voir leur mari que deux fois par semaine et en présence d’un officier; elles avaient dû abandonner leur argent et leurs bijoux; les enfants nés en Sibérie feraient partie des paysans appartenant à l’Etat; le gouvernement se déchargeait de sa responsabilité si elles venaient à être attaquées ou même tuées.
De plus, on leur interdisait le retour en Russie d’Europe après la mort de leur mari. Neuf femmes et deux fiancées (qui avaient suivi leur bien-aimé au bagne pour s’y marier) ont signé ces cruelles conditions. La première était la princesse Ekatérina Troubetskaïa. Elle est née en 1800 dans la famille du comte françcais Laval. Troubetskoï a fait sa connaissance lors d’un bal à Paris. Le jeune prince, qui s’était couvert de gloire à la guerre en 1812 et avait été fait colonel à 26 ans, est tombé amoureux de cette jeune et vive comtesse de seize ans. Ils se sont fiancés, puis se sont mariés. « Rien ne manquait au bonheur du jeune couple, l’amour, la jeunesse, la prospérité, et toutes les joies de la vie », a dit plus tard la sœur d’Ekatérina. Mais le malheur était proche. La veille de l’insurrection, il avait été élu chef des insurgés, estimant que l’attaque était insuffisamment préparée, il ne s’est pas rendu sur la place du Sénat – où s’étaient rassemblés les régiments rebelles – pour éviter, comme il l’a expliqué plus tard, une effusion de sang.
Dans la nuit du 23 au 24 juillet 1826, le premier groupe de Décembristes, parmi lesquels Sergueï Troubetskoï, a pris le chemin pour la Sibérie.
Le surlendemain, Ekatérina Troubetskaïa est partie pour Irkoutsk. Elle a parcourut des milliers de kilomètres, était poursuivie dans la taïga par des bandits, sa voiture était abîmée alors qu’elle traversait l’Ienisseï pris par les glaces, mais rien ne l’a arrêtée. Les fonctionnaires d’Irkoutsk ont fait tout leur possible pour empêcher cette femme intrépide de poursuivre sa route. Ils l’ont retenue à Irkoutsk neuf mois, puis ils ont prétendu que son mari était déjà au-delà du Baïkal. Ce n’était pas de la méchanceté de leur part, mais plutôt la pitié, ils savaient que la vie ne serait pas facile à côté des prisons. Enfin, elle a obtenu le droit d’aller à Blagodatsk, lieu d’internement du premier groupe de Décembristes. Avec la princesse Maria Voikonskaïa elle a loué une minuscule isba. La nuit, les murs se couvraient de givre, et leurs cheveux gelaient aussi. Ces femmes faisaient tout pour alléger le sort de leur mari: elles écrivaient des lettres en leur nom, préparaient de la nourriture, portaient à la prison leur dernier morceau de pain. En 1827, les Décembristes ont été transférés de Blagodatsk à Tchita et, quelques années plus tard, à Petrovski Zavod, où une prison avait été construite pour eux. Partout, leur détention était adoucie par la présence de leurs femmes. Elles étaient neuf, puis onze, lorsque Pauline Hébels (1800-1876) et Camille Le Dentu (1803-1839) qui avaient suivi leurs fiancés, ont pu enfin se marier.
En 1839, Sergueï Troubetskoï était envoyé en résidence surveillée au petit village d’Oek, à 38km d’Irkoutsk. Sa femme l’a suivit, avec ses trois filles et son fils, nés en Sibérie. Des témoins disaient que leur maison était ouverte à tous et que l’on y était bien. La famille manquait d’argent, malgré l’aide de quelques parents. Les Troubetskoï n’en continuaient pas moins à soutenir certains de leurs camarades d’infortune. En 1845, ils se sont installés à Irkoutsk, d’abord en location, puis, en 1854, ils ont entrepris de construire une grande maison, avec une façade décorée de frises de bois sculpté. Ekatérina Troubetskaïa, qui se réjouissait d’y vivre, y est morte le 14 octobre 1854. Après l’amnistie de 1856 son mari est reparti en Russie européenne avec les enfants.
Exeptés ceux dont les noms sont déjà mentionnés, les Décembristes V.F. Rayevsky, les frères V.J. et P.J. Borissov, B.F. Vadkovsky, P.F. Gromnitsky, O.P. Kolesnikov, A.Z. et N.M. Mouraviev, I.V. Podgio et bien d’autres ont habité la province d’Irkoutsk jusqu’à la fin de leur vie.
A Irkoutsk on garde précieusement la mémoire des Décembristes. Deux maisons-musées (celles de Troubetskoï et de Volkonski) accueillent chaque année des milliers de visiteurs. Au cimetière du monastère de la Vierge-de-l’Incarnation vous verrez toujours des fleurs sur la tombe de Ekatérina Troubetskaïa et de ses deux enfants. Chaque année au mois de Décembre, la ville organise « Les Soirées des Décembristes » : les concerts du romance russe, les salons poètiques…
Et aussi il existe une expression en Russie qui parle de l’amour d’une femme pour son mari: « Etre comme la femme du Décembriste ».